Essor des VE : les pétroliers se mettent à l’abri d’un coup de pompe

Antonin Moriscot
Essor des VE : les pétroliers se mettent à l’abri d’un coup de pompe

© Félix Varela – Unsplash – CC

L’industrie automobile va drastiquement transformer sa production dans les prochaines années en arrêtant progressivement les ventes de véhicules thermiques. Un bouleversement dont les répercussions concernent aussi les ex-pétroliers. 

La sentence est claire : le moteur thermique n’a plus sa place sous le capot d’un véhicule. À l’horizon 2035, la vente de véhicules neufs thermiques c’est-à-dire carburant à l’essence ou au gazole sera interdite au sein de l’Union européenne, comme le prévoit le paquet climat « Fit for 55 » publié en juillet dernier. Quant aux transactions de véhicules d’occasion, elles pourront cependant encore avoir lieu quelque temps, mais les acheteurs risquent de se heurter aux réglementations locales en matière de circulation, à l’image des zones à faibles émissions (ZFE-m) en France.

Lors de la récente COP26 qui s’est tenue à Glasgow (Écosse), si les dirigeants du monde entier ont une nouvelle fois convenu que les émissions de CO2 devraient être réduites et rapidement, plusieurs constructeurs automobiles comme Ford, General Motors, Volvo, Mercedes-Benz, BYD et Jaguar-Land Rover se sont fermement engagés « à ne plus vendre que des voitures et des fourgonnettes neuves zéro émission sur les principaux marchés d’ici à 2035 et, partout dans le monde, d’ici à 2040 ». Ils ambitionnent ainsi de rejoindre en une petite quinzaine d’années le club très fermé des pure-players du marché (Tesla, Aiways, MG Motor, Seres, etc.) comme certains autres acteurs historiques de l’industrie automobile ayant déjà amorcé et publiquement manifesté leur transition énergétique.

Au sein du groupe franco-italo-américain Stellantis, on sait par exemple que le label premium français DS Automobiles comme la division sportive Abarth seront deux marques 100 % électriques en 2024. Tandis que la griffe premium italienne Lancia suivra en 2025. Concernant Alfa Romeo, la marque sera aussi une marque zéro émission « sur ses principaux marchés » que sont l’Europe, les États-Unis et la Chine à l’horizon 2027, tandis qu’Opel le deviendra en 2028 et Fiat plus tardivement, en 2030. Le constructeur allemand Volkswagen – proposant déjà plusieurs modèles 100 % électriques dans sa gamme – cessera pour sa part la vente de véhicules thermiques « entre 2033 et 2045 ».

Une telle révolution dans l’industrie automobile va forcément engendrer de nouvelles habitudes de consommation… de carburant. Et induire inéluctablement une nette baisse, sinon la fin, de la demande en carburants fossiles comme le sans-plomb ou le gazole et, inversement, une demande croissante en électricité. Une autre forme de carburant qui, pour l’heure, n’est pas distribuée à la station-service du coin ni à celle de l’hypermarché mais chez soi, sur son lieu de travail ou en stations de recharge équipées de nombreuses bornes. Comme le souligne, dans une interview accordée à L'Automobile & L'Entreprise, Claude Renard, le coordonnateur du déploiement des bornes de recharge pour véhicules électriques au ministère de la Transition écologique, dans l’Hexagone, en habitat individuel, la question de la recharge peut être facilement résolue. En habitat collectif en revanche, les choses sont, pour l’heure, un peu plus compliquées mais devraient se décanter à l’avenir. Subsiste donc la question de l’itinérance. Le rayon d’action des véhicules électriques a fortement évolué (environ 400 km en moyenne) et va continuer à croître en raison des efforts réalisés par les constructeurs et leurs partenaires industriels sur les batteries, mais encore faut-il pouvoir brancher son véhicule loin de chez soi le moment venu.

Villes et campagnes s’équipent

Dans le cadre du plan de relance, l’État a pris à bras le corps le déploiement de bornes de recharge rapide sur les autoroutes et voies rapides. En parallèle, en zones rurales, les syndicats d’énergie et les collectivités locales ont développé des réseaux de charge tandis que dans les grandes métropoles, les zones urbaines, les infrastructures de recharge pour véhicules électriques ont désormais leur place dans le paysage. Et s’affichent aux couleurs d’enseignes bien connues. À Paris, la gestion et l’exploitation du réseau de charge public Belib’ et ses 2 300 points de charge (de 7 à 50 kW) a été confié à… TotalEnergies. Un ex-pétrolier. Des hubs de charge privés – davantage dédiés aux acteurs de la livraison du dernier kilomètre ou du transport de passagers même si les particuliers peuvent s’y brancher – commencent également à voir le jour. À l’image de celui installé en plein centre-ville, au sein du parking public de l’Hôtel de Ville. Un lieu dont la gestion est assurée par… Shell. Là encore, un ex-pétrolier.

Sous pression de la communauté internationale pour limiter le réchauffement climatique lié à leurs activités et menacées dans leur modèle économique par les changements de comportements induits par cette sobriété carbone, les majors que sont Total, BP, Shell, Repsol ou encore Eni ont depuis quelque temps déjà commencé la diversification de leurs activités. « Il y a une véritable crainte de la part des énergéticiens concernant une baisse des parts de marché liée à la fin de la distribution des carburants fossiles qui laissera de côté ceux qui n’ont pas fait cette transition et, en parallèle, une volonté d’affirmer que cette transition est bien réelle, qu’il ne s’agit pas uniquement de greenwashing », relève Xavier Pinon, co-fondateur du comparateur Selectra et observateur avisé du marché de l’énergie.

Rapprochements et consolidations

Dans le cas de l’entreprise française Total, rebaptisée d’ailleurs TotalEnergies, cette transformation s’est faite avec l’acquisition des fournisseurs Lampiris puis Direct Énergie ou encore du producteur français d’électricité verte Quadran afin de se renforcer dans la production et la fourniture d’électricité. Une transformation désormais visible jusque dans la rue avec l’ouverture des premières stations-service 100 % électriques comme celle du quartier d’affaires de La Défense, en région parisienne ou sur certaines aires de service des grands axes routiers. TotalEnergies vient d’annoncer le déploiement d’ici à fin 2022 plus de 110 stations sur autoroutes ou voies expresses de bornes de recharge à haute puissance (175 kW). Un investissement chiffré à 200 millions d’euros. « Grâce à nos revenus générés par nos activités d’hydrocarbures, nous pouvons investir massivement dans les infrastructures de recharge pour véhicules électriques et accélérer notre transformation », reconnaît Alexis Vovk, directeur général marketing & services TotalEnergies.

« Les questions liées à la recharge électrique font désormais partie intégrante de notre stratégie aussi parce que nos clients, qu’ils soient privés ou publics veulent accélérer sur le sujet de la mobilité électrique », développait Alexis Licha, directeur de la transition énergétique Shell France en juillet, dans les colonnes de L’Automobile & L’Entreprise. Ainsi, l’entreprise néerlandaise a multiplié les acquisitions ces dernières années afin de bâtir un véritable écosystème de la recharge électrique. « Sur la partie recharge à la maison ou au bureau, nous avons via nos filiales ou en propre sous la marque Shell Recharge toutes les offres possibles. NewMotion équipe aussi les parkings de copropriété ou publics. Nous avons racheté Ubitricity pour proposer de la recharge sur voirie […] et déployé dans toutes nos stations-service des solutions de charge rapide », ajoutait-il.

Quid des offres d’abonnement ?

D’autres énergéticiens paraissent plus timides sur la question de la mobilité durable. Le numéro un français EDF affirme avoir comme ambition en matière de mobilité électrique de déployer 150 000 points de charge en France, en Belgique et au Royaume-Uni d’ici à 2023. Un objectif partagé avec sa filiale Izivia. Une entreprise qui a pu laisser un goût amer à certains automobilistes adeptes des longs trajets en véhicules zéro émission avec la mise à l’arrêt brutale au printemps 2020 de Corri-Door, son réseau de charge rapide sur autoroute… laissant ainsi le champ libre au consortium Ionity, soutenu par plusieurs constructeurs automobiles.

Izivia continue à présent à développer ses services en faveur de la mobilité électrique en commercialisant – comme nombre d’autres acteurs – un badge de paiement donnant accès à plus de 100 000 points de charge et en effectuant des prestations de conseil, diagnostic et d’installation de bornes auprès d’entreprises. À noter toutefois qu’EDF avec Engie font partie des rares énergéticiens à commercialiser des offres d’abonnement électrique spécialement à destination des conducteurs de véhicules électrifiés garantissant dans le cadre de leurs contrats Vert Électrique Auto et Elec’Charge, un tarif du kilowattheure divisé par deux la nuit, au moment où les véhicules sont en charge. « Ce n’est encore que le début du développement de ce type de contrat adressés plus particulièrement aux "early-adopters" des véhicules électriques et caractérisés par des remises supplémentaires sur le coût de l’énergie à certaines heures, creuses, c’est-à-dire au moment où la demande en électricité est la plus faible », décrypte Xavier Pinon.

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