Entretien

Louis-Carl Vignon (Ford France) : « Il ne faut plus raisonner en coût de détention mais en coût d'usage d'un véhicule »

Louis-Carl Vignon (Ford France) : « Il ne faut plus raisonner en coût de détention mais en coût d'usage d'un véhicule »

Louis-Carl Vignon dirige Ford France depuis 2017.

© Ford France

Passionné d'automobile et de sports mécaniques, Louis-Carl Vignon, le patron de Ford France depuis 2017, ne peste pas contre la décision du Parlement européen d'interdire la vente de véhicules neufs thermiques à l'horizon 2035. Au contraire, il met en avant les efforts fournis par le constructeur américain dans la nécessaire transition énergétique de l'industrie et du parc automobile, tout en rappelant qu'en France, Ford a pris très tôt le virage de la réduction des émissions de CO2 en misant notamment sur le bioéthanol E85. 

L’Automobile & L’Entreprise : Nous voilà arrivés à la moitié de l’année : comment se porte Ford en France 

Louis-Carl Vignon : Sur un marché automobile français en retrait [- 10 % à fin mai, ndlr], Ford est moins en retrait que celui-ci. Autrement dit, on progresse en parts de marché et cela correspond à ce que l'on voulait faire. Mieux, la marque progresse sur les canaux les plus rentables comme les particuliers et les flottes qui, chez nous, englobent aussi les artisans et les professions libérales. Plus en détails, du côté des véhicules particuliers, on gagne un point de part de marché par rapport à 2021 et quatre-dixièmes en flottes. Concernant les véhicules utilitaires, nous progressons d’un dixième de point. Il faut garder en tête dans tous les cas, qu’il y a un fort décalage entre les immatriculations et les prises de commandes. Pour simplifier, nous avons immatriculé au cours du premier semestre 2022 les ventes réalisées pendant le second semestre 2021.

« Les sociétés apprécient l'effet combiné de l'hybride et du flexifuel »

L'Automobile & L'Entreprise : Comment expliquez-vous cette progression et l’intérêt des clients pour vos véhicules ?

Louis-Carl Vignon : Ford France est l’unique distributeur disposant d’une gamme complète flexifuel et l’on constate une envolée des commandes concernant les véhicules roulant au bioéthanol. Environ 35 % de nos clients flottes signent pour des modèles carburant à l’E85. Et, plus globalement, 85 % des commandes concernent des véhicules hybrides E85. Il est justement intéressant de voir que les sociétés apprécient l’effet combiné de l’hybride et du flexifuel. Il s’agit là d’une vraie alternative au diesel, qui a d’ailleurs disparu de l’ensemble de notre gamme excepté sur la compacte Focus et les VUL. Nos véhicules hybrides sont exemptés de TVS et – même avec une surconsommation de l’ordre de 15 à 20 % – l’E85 est le carburant du pouvoir d’achat [le litre est affiché, en moyenne, à 0,85 euro, ndlr]. Les véhicules sont aussi moins taxés et bénéficient d’une carte grise gratuite ou à coûts réduits.

L'Automobile & L'Entreprise : Et si l’on veut uniquement rouler au sans-plomb, quelles sont vos propositions ?

Louis-Carl Vignon : Dès lors que l’on a introduit les motorisations E85 sur les modèles, on a enlevé les motorisations non-E85. On souhaitait éviter d’avoir une double offre essence ou E85. Si les clients sont réfractaires au bioéthanol, ils peuvent toujours rouler exclusivement au sans-plomb classique. En Corse, où il n’y a pas de station délivrant de l’E85, la gamme que l’on vend est strictement identique à celle du continent. Avec l’E85, on parle beaucoup de pouvoir d’achat puisque le bioéthanol c’est moins cher à l’usage mais il ne faut pas non plus oublier l’aspect vertueux du bioéthanol. Rouler en flexifuel permet d’obtenir - 40 % d’émissions de CO2 sur le cycle de vie du produit et une réduction de 72 % des émissions de gaz à effet de serre. Mettre en avant ce carburant est une initiative franco-française et un premier pas vers la neutralité carbone souhaitée par Ford en Europe à l’horizon 2035 et plus globalement en 2050.

« On vient de passer la "phase 1" de l'électrification »

L'Automobile & L'Entreprise : En matière d’électrification, quel a été l’accueil des clients pour votre premier modèle de grande série ?

Louis-Carl Vignon : Notre premier véhicule 100 % électrique, c’est notre flagship : la Mustang Mach-E. Certains constructeurs ont fait le choix de commencer par le bas, nous avons fait l’inverse avec la présence de ce véhicule iconique dans la gamme, même s’il y en a beaucoup chez Ford comme le Bronco ou encore le F-150. Il y a eu quelques réactions épidermiques les six premiers mois de vie du modèle où les fans de la Mustang V8 criaient à l’hérésie, mais on ne voit plus ça aujourd’hui. Il faut dire que d’autres constructeurs de sportives sont aussi passés à l’électrique depuis puisqu’il s’agit de l’évolution naturelle des choses. Il y a donc eu un très bon accueil du modèle, à tel point qu’on est en rupture de stock et que les délais s’allongent. Le véhicule est fabriqué au Mexique donc la logistique est à présent plus compliquée.

L'Automobile & L'Entreprise : Comment cette gamme zéro émission est-elle appelée à se développer ?

Louis-Carl Vignon : On a passé la phase 1 de l’électrification sur la période 2017-2022 pour aller vers le tout-électrique. Et au cours de la période 2022-2024, tout va s’accélérer. On a annoncé le lancement de trois autres véhicules particuliers électriques d’ici à 2024. Il y aura également quatre véhicules utilitaires en plus du Ford E-Transit. Il s’agit des [fourgons compacts] E-Custom et E-Tourneo Custom et [des fourgonnettes] E-Courier et E-Tourneo Courier. Viendront également une version 100 % électrique du SUV Puma et deux autres crossover lancés dans les deux ans à venir et produits à Cologne (Allemagne).

L'Automobile & L'Entreprise : Un plan produit qui mobilise d’importants moyens…

Louis-Carl Vignon : Dans le cadre de cette phase 2 de l’électrification, Ford a prévu d’investir 50 milliards de dollars entre 2022 et 2026 pour la gamme tout-électrique. Un investissement qui inclut ceux qui seront faits pour les batteries puisque Ford va également produire des batteries avec la mise en place de trois gigafactories. L’une se situera aux États-Unis, l’autre en Asie et enfin la dernière en Europe, en Turquie. La crise des semi-conducteurs nous ayant appris, entre autres, qu’il est important de ne pas trop dépendre des autres pour des composants qui sont absolument indispensables.

« Notre engagement est de booster la productivité de nos clients »

L'Automobile & L'Entreprise : À terme, quels sont les objectifs de Ford pour cette nouvelle gamme 

Louis-Carl Vignon : Grosse accélération avec ce renforcement de la gamme VP et VU. En 2026, la marque prévoit de produire en Europe 600 000 véhicules électriques. À titre de comparaison, Ford Europe c’est 1,2 million de véhicules produits annuellement. Et à horizon 2030 : 100 % des véhicules particuliers et 70 % des véhicules utilitaires seront électriques. En 2035, ce sera 100 % de véhicules vendus. Cette évolution s’inscrit dans la logique des engagements pris notamment lors de la COP21 (Accords de Paris sur le climat) puis de la COP26. Ford a aussi fait partie des vingt-sept entreprises qui ont signé cette demande pour tendre vers le zéro émission en 2035 avec le bannissement des moteurs à combustion interne. Visiblement, nous avons été entendus par la Commission européenne, donc maintenant on met tout en place pour y arriver. La gamme devient de plus en plus bas carbone, avec des véhicules sortant d’usines fonctionnant grâce aux énergies renouvelables, tandis que la logistique propre se développe également.

L'Automobile & L'Entreprise : Au-delà des produits, quels nouveaux services proposez-vous pour vos clients professionnels ?

Louis-Carl Vignon: Ford a mis au point Ford Pro. Un écosystème qui s’adresse aux entreprises même si ici, « Pro » signifie davantage « productivité » qu’« entreprise ». Notre engagement est de booster la productivité de nos clients. Il s’agit de tout un écosystème qui repose sur cinq piliers. Le premier est traditionnel : c’est le véhicule lui-même. Le deuxième concerne les services connectés. Cela passe par Ford Liive. C’est l’assurance pour le client que son véhicule ne sera pas immobilisé ou que le temps d’immobilisation nécessaire soit réduit à sa plus simple expression. Pour y arriver, on s’appuie sur les données générées par le véhicule et un back-office situé en Espagne où des téléopérateurs contrôlent en temps réel si un véhicule est arrivé en concession et combien de temps il y passe et s’il faut mobiliser des équipes dans la chaîne logistique des pièces détachées pour réduire ce temps. À terme, Ford Liive permettra de la maintenance prédictive, avec l’envoi d’alertes et la prise de rendez-vous. Troisième pilier : l’importance du software et de la data-intelligence. En fonction des choix de télématique de l’entreprise on peut suivre l’usage des véhicules et guider les gestionnaires au quotidien. Quatrième pilier : la recharge. On commercialise des solutions de recharge (bornes, badges d’accès, etc.) permettant d’avoir l’usage le plus fluide de son véhicule électrique et, enfin, cinquième pilier : le financement. L’idée est d’arriver à un « financement simplifié » où dans une seule et même facture adressée au client figurent la mensualité couvrant le véhicule, la consommation d’électricité, les prestations d’après-vente, etc. Il ne s’agit plus de raisonner en termes de coût de détention mais de coût d’usage des véhicules.

Article initialement publié dans le n°277 (juillet 2022) de L'Automobile & L'Entreprise

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