
A la carrosserie Treil, dans l’Oise, le numérique accompagne désormais presque tout le parcours de réparation. Son dirigeant, Bruno Scior, explique comment ces outils permettent de fluidifier les dossiers, mais aussi de piloter beaucoup plus finement une activité où la maîtrise des coûts et des marges est devenue déterminante.
Pour Bruno Scior, la digitalisation n’est plus une perspective lointaine. Elle fait déjà partie du fonctionnement quotidien de sa carrosserie. Dirigeant de la carrosserie Treil, à Pont-Sainte-Maxence (Oise), il représente la deuxième génération à la tête de cette entreprise familiale créée en mai 1968, que son fils doit à son tour reprendre dans quelques années. L’établissement compte dix productifs et trois personnes au front-office et travaille avec de nombreuses compagnies d’assurance.
L’atelier ne se limite d’ailleurs plus strictement à la réparation-collision. Il réalise également de la mécanique et a cherché à gagner en autonomie sur les opérations techniques qui accompagnent désormais les réparations, notamment autour des ADAS et du paramétrage des véhicules après intervention. Bruno Scior prévoit aussi de développer davantage la petite mécanique pour répondre aux demandes croissantes de ses clients.
Également administrateur du réseau Five Star, auquel il appartient depuis une quinzaine d’années, le dirigeant voit la transformation du métier s’accélérer. DMS, intelligence artificielle, véhicules électriques, nouvelles méthodes de réparation : autant de sujets sur lesquels le conseil d’administration du réseau cherche, selon lui, à anticiper les évolutions pour ses adhérents. « On essaie d’être proactifs sur toutes ces nouvelles solutions que l’on peut apporter à nos carrossiers du réseau », explique-t-il.
Centraliser des flux qui restent très hétérogènes
Dans son propre atelier, la digitalisation commence dès la réception du dossier de sinistre. Et c’est précisément à cette première étape que se révèle l’une des difficultés du métier car les missions ne parviennent toujours pas au réparateur par un canal unique. Une grande partie transite désormais par Darva, mais certaines compagnies utilisent leurs propres circuits. Des dossiers arrivent encore par courrier électronique, parfois même après un appel téléphonique. Il arrive également qu’un client se présente alors que la mission n’a pas encore été reçue par la carrosserie.
« C’est encore un peu la jungle », résume Bruno Scior. Même si les échanges se sont déjà largement numérisés, cette diversité impose au réparateur de pouvoir rassembler les informations. « Il est indispensable d’avoir chez nous un outil de centralisation pour pouvoir s’organiser au mieux et appréhender tous les dossiers. »
La carrosserie Treil s’appuie pour cela sur Repair Soft, dont elle a fait partie des garages testeurs. Le DMS récupère notamment les dossiers transmis par Darva via Sinapps Auto. Bruno Scior estime que 80 % des dossiers de son entreprise passent aujourd’hui par ce canal. Une passerelle permet de les intégrer directement au DMS.
Le premier gain se situe dans la suppression d’une partie de la ressaisie. Lorsqu’un dossier est intégré, les caractéristiques du véhicule et les informations disponibles sur le sociétaire remontent automatiquement. Des photographies peuvent également être présentes lorsqu’elles ont déjà été fournies lors de la déclaration. « S’il fallait faire l’intégralité de nos dossiers différemment, ce serait hyper chronophage », souligne le dirigeant. Tous les jours, l’équipe retrouve ainsi directement dans le DMS les nouvelles missions reçues et peut commencer à les traiter.
Le dossier numérique devient ensuite le fil conducteur de la relation avec le client et l’expert. Le système utilisé par la carrosserie est accessible en full web, ce qui permet de travailler depuis différents endroits. « Vous pouvez chiffrer à la maison. Vous pouvez même chiffrer sur le parking si vous avez une connexion Internet », illustre Bruno Scior.
Une fois les photos réalisées et le chiffrage établi, celui-ci peut être envoyé à l’expert. À réception de l’accord, le client est recontacté pour fixer son rendez-vous. Les échanges peuvent eux aussi être dématérialisés. La carrosserie peut envoyer un SMS puis transmettre un ordre de réparation électronique. Le client le signe avant même de déposer son véhicule. Franchise, TVA lorsqu’il s’agit d’une entreprise ou acceptation de certaines catégories de pièces peuvent ainsi être traitées en amont.
« Quand le sociétaire dépose son véhicule, la demande a été faite, l’OR a été signé et nous avons pu commander les pièces avant les travaux », explique le gérant. L’objectif est de préparer au maximum le dossier avant l’entrée du véhicule afin de réduire son immobilisation.
Le DMS commence à piloter la charge de travail
La prochaine étape consiste à utiliser les données du DMS non plus seulement pour gérer les dossiers, mais aussi pour organiser l’activité de l’atelier. Bruno Scior teste ainsi une évolution de Repair Soft capable de proposer des dates de rendez-vous en fonction de la charge de travail, des effectifs et des objectifs de l’entreprise. Le système rapproche les travaux déjà programmés du potentiel de chiffre d’affaires correspondant. Il peut ainsi identifier les périodes où l’atelier dispose encore de capacité. « L’outil peut vous dire : attention, là vous êtes en retard, ou on peut vous proposer un, deux ou trois rendez-vous supplémentaires », explique le carrossier.
Une évolution importante par rapport au planning traditionnel, souvent construit essentiellement à partir du nombre de véhicules à faire entrer dans l’atelier. Or deux réparations peuvent mobiliser des ressources très différentes. La solution cherche donc à rapprocher le volume de travail programmé des capacités réelles de production.
« Aujourd’hui, les plannings se font encore à l’ancienne : vous faites une estimation par rapport au nombre de voitures que vous avez à sortir dans la semaine. Sauf que parfois vous avez des petits travaux ou des travaux beaucoup plus conséquents », constate Bruno Scior.
La date de sortie estimée est également renseignée. Elle reste évidemment susceptible d’évoluer lorsqu’un démontage révèle des dégâts supplémentaires ou lorsqu’une pièce manque, mais permet de suivre le temps d’immobilisation. « Il est indispensable d’avoir vos entrées et vos sorties pour pouvoir suivre le temps d’immobilisation de vos véhicules. Aujourd’hui, tout cela est contrôlable. »
Autre maillon essentiel du parcours : la pièce. La carrosserie Treil déclenche généralement ses commandes huit jours avant le rendez-vous, afin que les éléments nécessaires soient présents lorsque le véhicule entre en réparation. Cette anticipation nécessite un suivi rigoureux. Lorsqu’une pièce manque mais n’empêche pas la réparation, le dossier peut être maintenu. En revanche, si le reliquat concerne un élément indispensable, le client est prévenu avant son rendez-vous et celui-ci peut être décalé jusqu’à la réception de la pièce. L’idée est là encore d’éviter qu’un véhicule occupe inutilement une place dans l’atelier.
Mais la digitalisation des achats répond également à un enjeu économique. Bruno Scior porte un regard prudent sur le développement des plateformes de sourcing poussées par certains apporteurs d’affaires. « Les accords d’assurance vous amènent du volume, mais les marges sont de plus en plus faibles. Il faut surtout rester maître de nos achats et ne pas perdre de marge sur les pièces. »
Pour conserver cette maîtrise, l’entreprise utilise APS (Auto Part Select), un comparateur connecté à Repair Soft. À partir d’une référence, l’outil interroge les fournisseurs préalablement renseignés par le réparateur et remonte leurs différentes propositions avec prix d’achat, remise, disponibilité et délai de livraison. Surtout, la comparaison ne se limite pas à une seule famille de pièces. Elle peut porter sur la pièce d’origine, la pièce de qualité équivalente ou la pièce de réemploi. Le professionnel estime que cette centralisation lui évite d’aller chercher successivement une même référence auprès de multiples plateformes et fournisseurs. « Ça évite d’aller fouiller dans tout ce marécage de marchands de pièces et ça vous centralise l’ensemble de vos achats. »
Le smartphone fait entrer le dossier numérique dans l’atelier
Une fois la réparation engagée, l’information ne reste plus cantonnée au front-office. Chaque opérateur dispose d’une application sur son téléphone. En scannant le QR code associé à l’ordre de réparation, il accède directement au dossier du véhicule sur lequel il travaille et peut y ajouter des photographies et des commentaires.
Le dispositif prend tout son intérêt lorsque le démontage révèle des dégâts supplémentaires. Le technicien peut photographier immédiatement une traverse déformée ou une pièce qui n’avait pas été identifiée lors de la première expertise. Les images remontent au bureau et le réparateur peut envoyer un complément à l’expert. « C’est un gain de temps énorme », estime Bruno Scior. « Dès le début des travaux, dès la mise en œuvre, on peut informer l’expert des soucis rencontrés. »
Le bénéfice ne se limite pas à la rapidité. La photographie prise pendant les travaux apporte une preuve de l'état du véhicule et de la nécessité de l'intervention complémentaire. « C’est factuel », souligne le carrossier. Cette traçabilité permet selon lui d’éviter certains échanges plus difficiles lorsque les travaux supplémentaires ne sont évoqués qu’après la restitution du véhicule.
Le poste peinture piloté par la marge
Au poste peinture, Bruno Scior n’a pas encore franchi le pas du mélange automatisé des teintes, notamment parce que son entreprise prépare un déménagement. Il observe néanmoins les équipements utilisés par certains confrères et n’exclut pas de s’en équiper dans son futur atelier. La digitalisation est en revanche déjà bien présente autour de la balance du laboratoire. Le logiciel utilisé enregistre les pesées réalisées pour chaque véhicule et permet de rapprocher précisément les quantités consommées des montants accordés dans le dossier. « Vous pouvez contrôler la quantité de peinture utilisée par voiture. Sur chaque dossier, vous avez votre marge peinture qui s’affiche par rapport à ce que l’expert vous a accordé. » Le calcul intègre les prix d’achat afin de suivre la rentabilité des produits utilisés.
Au bout du compte, le patron ne traduit pas la digitalisation par un nombre précis de véhicules supplémentaires réparés chaque mois. Il donne en revanche un indicateur particulièrement concret : le nombre de personnes qu'il faudrait probablement ajouter au front-office pour réaliser les mêmes tâches sans ces outils. La carrosserie compte dix productifs et trois personnes à l’accueil et à la gestion administrative. Or cette dernière est devenue particulièrement lourde en raison de la multiplication des procédures, des échanges avec les assureurs et experts et du suivi des dossiers. « Si on nous enlevait ça, on serait vraiment démunis. Il faudrait pratiquement qu’on ait une, voire deux personnes de plus. »
Le gain de productivité administrative n’est cependant qu’une partie de l’équation. Le véritable changement tient peut-être davantage à la quantité d’indicateurs désormais disponibles pour diriger l’entreprise. « L’intérêt est double : c’est déjà de simplifier, de formater beaucoup de choses et surtout de pouvoir contrôler et vérifier nos achats, nos volumes, nos performances », explique Bruno Scior. Marge peinture, marge pièces, performances du personnel : « On a vraiment un pilotage complet de notre activité. »
Cette connaissance économique devient particulièrement importante dans une entreprise fortement liée aux agréments assureurs. Ceux-ci génèrent du volume, mais s’accompagnent de conditions tarifaires qui imposent, selon Bruno Scior, une surveillance étroite de la rentabilité. Le DMS lui permet ainsi d'analyser ses résultats par apporteur d'affaires, par catégorie de pièces, par volume d'activité ou encore par type de réparation. Ces données changent aussi la relation avec les partenaires. Lorsqu'arrive le moment de discuter des conditions économiques ou d'une évolution du taux horaire, le réparateur dispose désormais de ses propres indicateurs. « Quand l’expert vient vous voir en fin d’année pour échanger sur une augmentation de tarif horaire ou autre chose, vous n’êtes pas spectateur : vous avez vos chiffres à apporter aussi. » Bruno Scior voit même une étape supplémentaire possible à l'échelle du réseau Five Star : permettre aux carrossiers de comparer certains indicateurs entre eux. Repair Soft ne propose pas encore ce benchmark, mais le sujet est discuté entre administrateurs. Il ne s'agirait pas, insiste-t-il, de « surveiller son voisin », mais de s'étalonner, savoir si les performances d'une carrosserie sont cohérentes avec celles d'entreprises comparables de la même région ou du même secteur.
« Travailler à l’ancienne, ce n’est plus possible »
De la réception du dossier à la marge réalisée sur la peinture, la digitalisation a donc progressivement changé de nature. Elle a d’abord permis de dématérialiser les documents et d'accélérer les échanges. Elle sert maintenant à organiser la charge, anticiper les approvisionnements, documenter les réparations et mesurer la rentabilité de chaque activité. Une évolution devenue indispensable aux yeux de Bruno Scior dans un métier où la gestion administrative prend une place croissante et où les marges doivent être suivies de près. « Aujourd’hui, ce type d’outil, pour une activité comme la nôtre qui est une activité en tension, est fondamental. Sans ça, travailler à l’ancienne, ce n’est plus possible. »





